La boucle est bouclée.

J’ai toujours réussi à passer au travers des mailles d’Arcade Fire. Quand leur premier album fut la révélation de l’année 2004 et la consécration pour Merge Records qui n’avait jamais vendu autant de disques, j’étais occupé par 4 écossais qui changeaient également ma vie. Pour Neon Bible, je m’étais laissé porté par les vagues éloges que j’avais entendu du groupe et acheté l’album. Un peu au hasard, j’ai commencé par là, avant de comprendre que j’avais posé mes oreilles sur quelques choses de bien plus grand et beau qu’un simple disque vendu par une multinationale de produits culturels.
Parcours atypique, donc, mais qui me fait aujourd’hui parvenir au même endroit que toutes les personnes qui croisent un jour ou l’autre la route du groupe : l’adoration. Un Funeral parfait d’un bout à l’autre, suivi d’un Neon Bible plus intimiste où il était question d’envoyer valser toutes les considérations stupides concernant les deuxièmes albums maudits ; on sait désormais qu’Arcade Fire est maître pour créer des atmosphères d’une intensité inégalable, des chansons qui sortent du plus profond de chacun et s’épanouissent au fur et à mesure des écoutes.
Pour toutes ces raisons, l’attente était énorme autour de ce nouvel album. D’autant plus encore que les chansons ont été distillées au compte goutte et que les quelques extraits semblaient être l’exemple parfait de pop music spirituelle, subtile, belle et puissante.

Les racines sont présentes dès l’ouverture (The Suburbs), ouverture qui laisse présager le meilleur avec un refrain imparable et une atmosphère familière qui permet d’entrer en douceur dans ce nouvel album. L’enchaînement rappelle Haiti/Rebellion (Lies) et en effet, on arrive comme sur Funeral sur un morceau qui se dégage très nettement, un Ready To Start qui compte parmi les meilleures chansons de l’album, des chorus exceptionnels et un crescendo final qui fait frissonner. Il est question pour Greenwood de second meilleur diptyque inaugural derrière l’inégalable airbag-paranoid android de OK Computer et pour Cassius de meilleure chanson de l’album.
Ce n’est qu’une fois avoir prononcé le mot de diptyque que l’on s’aperçoit à quelle point la construction générale de l’album célèbre la beauté du tracklisting et d’un enchaînement qui emmerde très clairement la génération mp3. 16 chansons, divisées en deux groupes de 8, avec une ouverture et une conclusion à chaque partie, une ouverture et une conclusion générale qui boucle l’album et nous fait retourner au début, des groupes fonctionnant par diptyques implicites et parfois explicites (Sprawl I et II, Half Light I et II), il y a de quoi avoir le vertige devant la maniaquerie de la construction et surtout devant tous ces nombres divisibles par 2.
Rococo et Empty Room sont deux chansons qui fonctionnent ensemble en opposition de violon, de voix et de ton. Un Rococo relativement sombre, lourd et dur, où la voix de Win Butler et mise en avant pour un côté très froid puis Empty Room pose l’antagonie avec un ton très joyeux, lumineux, plein d’espoir. Ce duo synthétise à merveille l’esprit d’Arcade Fire, extrêmement sombre, mais avec un espoir intarissable qui irradie l’ensemble de leurs compositions. Il est impossible de faire autrement que constater l’impressionnante maîtrise des arrangements de corde d’Owen Pallett : tantôt menaçant, tantôt virevoltant.
Entre ces deux dyptiques on trouve Modern Man et City With No Children, deux belles ballades-intermèdes relativement classiques d’un niveau plus modeste que le reste.

Pour Half Light I & II, on se croirait presque chez Sigur Ros, tant l’on frissonne, subjugué par la beauté des harmonies et par la profondeur des morceaux.

La deuxième partie fait penser à un second tour de périphérique, et est toujours habité par la dualité, les dyptiques et les chansons divisées en deux : Suburban War s’ouvre avec une première partie plutôt lente suivie d’une deuxième très lyrique et jouissive. On pense évidemment à Une Année Sans Lumière.

Le pêchu Month of May montre qu’ils savent aussi faire du très bon rock efficace, et renouvelle l’expérience antagoniste, en l’accolant à Wasted Hours, qui elle est loin d’être indispensable, mais qui a le mérite d’alterner avec l’énergie de la chanson précédente. Deep Blue est très plaisante mais fonctionne moins bien que We Used To Wait, une des meilleures chansons de l’album où les notes de piano staccato créent une tension fantastique, de même que son refrain glacial.

Le dernier diptyque Sprawl I et II présente lui des similitudes avec Rococo/Empty Room :

– Sprawl I, une très belle marche funèbre de Win Butler
– Sprawl II, Régine répond d’une voix absolument incroyable dans un registre très new wave et très surprenant, mais surtout très réussi, l’une des meilleures chansons également.

The Suburbs (continued) nous ramène au début, la boucle est bouclée, mais c’est avec un plaisir infini qu’on repart pour plusieurs tours de périphériques (à condition d’avoir une heure devant soi).
Il est donc possible de disserter des heures durant sur la sensation exacte que procure l’écoute de ce disque, d’analyser en détail la complexité de son organisation, la beauté mathématique de l’enchaînement et des diptyques, mais il faut surtout comprendre qu’il s’agit d’un très grand disque par un très grand groupe, modeste, et surtout délicatement subtil. Même les ballades sont conçues pour pouvoir laisser respirer, permettre de redescendre pour mieux remonter. Et si la beauté est dans les courbes, cet album est ce qu’il y a de plus beau depuis bien longtemps. Il n’y a plus d’accordéons, d’orgues moyen-âgeux, mais honnêtement, il n’y en a vraiment plus besoin. Meilleur album de l’année ? Les Foals ont placé la barre très haut, et Radiohead est en studio, donc surement un peu tôt pour l’affirmer.

co-écrit par Greenwood & Cassiu¨s.

10 thoughts on “La boucle est bouclée.

  1. Quoi!? Modern Man!? Modeste!?
    Bon je vous pardonne parce que très bon article mais quand même!

  2. Genial dispatch and this enter helped me alot in my college assignement. Thank you on your information.

  3. @ Marion : Je t'attendais au tournant, mais je pensais que tu allais balancer sur The Suburbs, reconnaît quand même qu'elle est bien moins triomphale que le reste de l'album !

    @ Thomas : Merci bien, c'est chouette d'avoir des retours !

  4. Même si les atmosphères sont bien moins intenses que par le passé, The Suburbs reste un disque assez solide. Surement le moins bon Arcade Fire mais un des bons albums de 2010.

  5. @ Anonyme, si j'ai bien compris je crois que c'est gentil, et je te dis donc merci.

    @ Benjamin F, je suis d'accord sur la différence d'intensité avec les prédécesseurs, mais ce n'est pas pour moi le seul gage de qualité d'un album d'Arcade Fire. Comme j'ai tenté de l'expliquer j'aime beaucoup les pics d'intensité comme les passages moins intenses, j'aime les contrastes du disque. Je pense pouvoir dire que je le trouve supérieur à Neon Bible.

  6. @ Cassius : À renouveler la collaboration, le résultat est vraiment sympatoche.

    @ Cassius & Benjamin : sûrement plus abouti que Neon Bible – à voir avec le temps – mais aussi sûrement moins intense.

  7. Ha! Malentendu! Comme la fripouille que je suis j'ai téléchargé la chose mais les noms des chansons sont tout mélangés sur ce que j'écoute (et probablement pas dans le bon ordre, ce qui explique ma mécompréhention de la review).
    En effet Modern man est pas fabuleuse, celle qui s'appelle modern man dans mon Mp3 n'est même pas dans the suburb en vrai! Les paroles son "Meet me down by the river
    Meet me down there
    Don’t matter which river" du coup je n'arrive pas à retrouver la trace de cette chanson! même chose pour celle que mon mp3 appelle empty space qui n'est pas du tout la vrai empty space. ainsi mes deux chansons préférées de l'album ne sont pas sur l'album…

  8. Mince de mince, c'est pire que ce que je pensait, l'album que j'ai téléchargé est un four-tout, les deux premières chansons sont bien le dyptique inaugurale de The suburb, mais ensuite c'est un sombre four-tout, quelques chansons des précédents albums (mais ça j'avais remarqué) mais ce n'est pas tout. selon d'obscur forums, la chose contient aussi quelques b-side et surton des chansons qui ne sont pars d'arcade fire.
    Je ne suis pas la seule à m'être interogée sur la chose et apparament ma "modern man" et ma "empty spaces" sont des chansons d'un autre groupe canadien Wildlife. Il s'agit repectivement de Stand in the water et de When I get home.

    http://www.myspace.com/wildlifemusic1

    je vous conseil d'aller écouter ça, personnellement c'était mes préférées de The Suburbs (domage …)

  9. ha, I will test my thought, your post give me some good ideas, it's really awesome, thanks.

    – Joe

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