No one gets Hurt, You’ve done Nothing Wrong.


Arrêtons de décrier Radiohead et son soit-disant plan marketing ! À vouloir contourner l’industrie du disque, ils se mettent tout le monde à dos aujourd’hui. À se demander si certains ne préféreraient pas que se soit les majors qui touchent les 3/4 du prix de The King of Limbs. Alors bien sur, seuls des groupes comme Radiohead peuvent se permettre de fixer un prix libre ou une somme aussi modique que 7€ ; mais justement s’ils ne le font pas, qui le fera ? C’est facile de critiquer le “buzz”, le coup de la sortie inopinée était sûrement un peu calculé, le clip à la Ian Curtis de Thom Yorke a entretenu le mystère mais il faut quand même prendre conscience que l’effet de surprise ne constitue pas le plus coûteux des plans marketing. Si on ne compte pas le coût technique à fournir pour se prémunir des leaks éventuels (qui a sans doute du être relativement conséquent), cette sortie d’album reste – pour un groupe mondialement connu comme Radiohead – d’une discrétion remarquable. Si on a autant parlé de cette sortie, c’est avant tout car on espère que chaque album de Radiohead sera le nouveau OK Computer ou le nouveau Kid A, est-ce qu’on peut leur reprocher de susciter autant d’attente ?
L’idée n’est pas ici de faire râler tout le monde en passant plus de temps à débattre du modèle commercial que de la musique en elle-même, mais il faut bien avouer que la déception musicale de beaucoup trouve malheureusement sa source dans ce pied de nez médiatique.
Le plus important restait bien évidemment de savoir si l’album allait satisfaire aux attentes qu’il avait suscité. Beaucoup de gens ont été déçus, beaucoup de gens ont émis des avis le lendemain voir le jour même, or comme le disait très justement JD Beauvallet des Inrocks, on ne commence à comprendre quelque chose à Radiohead qu’après un minimum de sept écoutes dans trois lieux différents. Les premières écoutes ont été assez déroutantes car l’ouverture du disque (Bloom) constitue sans doute la piste la plus expérimentale de l’album.

La musique à présent. Les grands disques des Anglais sont avant tout des disques-synthèses, des chefs d’oeuvre qui permettent d’appréhender musicalement une époque : OK Computer nous dépeignait la modernité, et le duo Kid Amnesiac la post-modernité, mais surtout ils nous offraient des chansons exigeantes, novatrices et merveilleusement bien écrites.

Avec huit titres, il est difficile de ne pas parler de chaque chanson. L’album se divise assez facilement en deux : une première partie très expérimentale puis après le single trois titres plus classiques. Bloom et Feral sont particulièrement dérangeantes, entre pureté et rythme martial, toutes les deux hypnotiques.

Une fois cela posé, nos avis divergent :

Cassius :
Pour l’instant, et je précise pour l’instant, je ne retrouve pas cette exigence. Car pour la première fois, je ne suis pas surpris à l’écoute d’un de leur disque. Le trip hop expérimental et difficilement définissable d’avant Hail To The Thief est de retour, on retrouve la complexité des heures les plus sombres de Radiohead alliée à une pureté parfaite qu’In Rainbows saisissait avec brio. Les polyrythmes semblent se démêler d’eux même après plusieurs écoutes, et constituent sans doute les éléments les plus novateurs et réussis de cet album.

Bloom prend tout son sens après quelques écoutes et révèle assez facilement sa beauté cachée, tandis que Feral dresse un parallèle avec Pulk/Pull Revolving Doors et constitue donc la plus difficile d’accès. Pour ce qui est des autres chansons, je ne peux pas me permettre de juger un disque aussi complexe après quelques écoutes. Je pense pouvoir quand même dire que Codex, Separator et Lotus Flower cachent de vraies trouvailles mélodiques et une grâce fantastique qui se dévoile dès la première écoute. Je retrouve le Radiohead que j’aime sur Morning Mr Magpie et Little By Little, deux titres qui élargissent un peu la palette sonore de l’album.

Car oui, loin de lui reprocher son incohérence, je trouve au contraire ce nouvel album un poil trop restreint dans les sonorités utilisées. La rythmique frénétique, répétitive et hypnotique de certaines chansons ne fait malheureusement qu’accentuer cette impression d’un album peut être trop fermé ? Et puis je n’aime pas que lorsque l’on tape “Lotus Flower” sur Youtube, la suite de la proposition soit “Thom Yorke”. Dans tous les cas, les textures sonores et la pureté des huit chansons de cet album méritent une écoute approfondie, mesurée et pas l’espèce de précipitation malsaine qui a entouré la sortie de l’album.

 

 

Je met donc un petit 6 sous réserve de modification future.

Greenwood :

Avec ce début d’album, Radiohead abandonne définitivement toute idée de structure mélodique classique. Sur Bloom et Feral, on a l’impression d’écouter un copié volontairement très mal collé. Comme si le groupe de Thom Yorke à travers une succession de démarrages avortés s’appliquait à nous surprendre toujours et encore. On retrouve un esprit plus KidA sur Morning Mr Magpie et surtout sur le grandiose Little by Little et son pont magique.
Arrive donc ensuite le single qui a tant fait jasé : single reste une expression, il ne risque pas de beaucoup passer sur les ondes… À la première écoute une nouvelle fois très complexe, mais on découvre assez vite finalement la géométrie du morceau, les claquements de main parfaitement et imprévisiblement placés de Thom Yorke, sa voix cristalline qui pleure plus qu’elle ne chante.
Les trois dernières chansons sont parmi les plus belles que le groupe aie jamais composé. Codex est parfaite, triste à pleurer et apaisante à la fois avec ses paroles qui nous parlent de lacs clairs et de libellules. Give up th Ghost très pure, très belle et Separator sont les deux titres les plus “chansons” de l’album. Separator qui nous fait rêver non seulement par sa grâce mais surtout par sa simplicité qui contraste avec Bloom, et évidemment ce “If you think this is over then you’re wrong” plein de promesses. Alors évidement j’arrive comprendre les déçus qui attendaient sûrement plus de spontanéité et de guitares mais pour moi la seule chose qui manque à cet album c’est… deux titres.
On parle beaucoup d’un The King of Limbs 2, c’est vrai que certains indices mettent le doute ici, Espérer une suite c’est en fait ne pas être totalement convaincu par ce disque. The King of Limbs a une cohérence, une histoire propre, il se suffit à lui-même. Je pencherai plus pour un diptyque KidA-Amnesiac en sortant deux CD à un an d’intervalle ou pour une face B de qualité comme pour In Rainbows. En attendant la face sombre de The King of Limbs…
Ce The King of Limbs divise donc même jusqu’au sein de JNSPUF! preuve que quoique fasse Radiohead, il y aura des débats enflammés du type “C’était mieux avant” vs “Constante remise en question”. Libre à vous de choisir votre camp ! On pourra néanmoins se mettre d’accord sur le fait que le groupe d’Oxford ne se repose jamais sur les lauriers qu’il a gagné il y a déjà bientôt quinze ans.
Cassius & Greenwood.