Douce mélancolie synthétique

 

Cinq ans qu’on attendait le successeur de l’excellent Night Drive des Chromatics. On a été patient, on a bien fait, Kill For Love est a rangé dans les meilleurs albums de ce début d’année, pas bien loin de la première place… Dans la ligné de son prédécesseur, Kill For Love est ambitieux, plus de 90 minutes, 16 titres au total. Le résultat est à la hauteur, encore plus abouti et mature que Night Drive, d’une envergure assez impressionnante. Kill For Love est un très grand album.

Du même calibre que le dernier M83, c’est la première chose que je me suis dit à l’écoute de l’album. Le même genre d’oeuvre totale, la même touche cinématographique (voire téléphonique: There’s a Light Out on the Horizon). Ces albums racontent avant tout une histoire. Johnny Jewel, le cerveau, sait de quoi il parle, il vient de participer à la BO de Drive et même si la majorité de son travail n’a pas été gardée, on sent que le même esprit hante les morceaux de Kill For Love (la BO imaginaire créée par Jewel fait 2h30 et vaut son pesant d’or apparemment…). Alors que HurryUp, We’re Dreaming chassait sur des plates bandes pour le moins épique, l’album des Américain rappelle davantage l’ambiance moite d’un Mulholland Drive.

En 91 minutes, les Chromatics ont pris le temps d’envelopper leurs chansons les plus immédiates (on ira pas jusqu’à parler de tube) dans un brouillard épais. Kill For Love est une succession de nuées électroniques à la légèreté trompeuse et vaporeuse, le tout nimbé d’une douce mélancolie synthétique. L’album est la plupart du temps très nocturne et urbain. Les géniales Back From the Grave et The Page sont imprégnées de cette esprit Drive. La voix d’enfant de Ruth Radelet, tellement grave et légère à la fois, éclaire le tout et donne un côté tragique à chaque morceau.

Kill For Love est aussi un hymne au synthétiseur (parfois piano), ultra-présent sur chaque piste, parfois comme seul accompagnement. Il laisse peu de places aux guitares/basses, plutôt utilisées comme percussions. The Eleventh Hour résume bien le triptyque instrumental qui accompagne le duo synthé-voix tout au long de l’album: un violoncelle menaçant laisse sa place à quelques notes cristallines et vaporeuses, bientôt remplacée par cette basse oppressante si caractéristique.

Kill For Love réussit à marier la dream-electro classique des Chromatics à des morceaux très Hip Hop au vocoder comme Running from the Sun, à une techno lascive qui ne démarre jamais vraiment (These Streets Will Never Look the Same) ou à une pop tour à tour japonisante, robotique ou désenchantée. Tout l’album est teinté de cette tension tragique, lente, servi par des transitions qui sertissent à merveille des morceaux plus pop comme Candy ou the River. Du premier morceau Into the Black (reprise synthé de Neil Young) à cette interminable conclusion aquatique et nébuleuse No Escape, Kill for Love impressionne en imposant une touche nouvelle, épurée, tantôt apaisée, tantôt tourmentée. Brillant.