“Il nous faudra sans doute 20 ans de plus !”

Monuments du post-rock canadien pour certains, groupe emblématique du mythique label Constellation pour d’autres, JNSPUF! a rencontré Justin Small, guitariste et bassiste de Do Make Say Think à l’occasion du festival Les 3 Eléphants. Il nous parle du post-rock, de Toronto, d’hypothétiques collaborations et de la difficulté d’être reconnu dans son propre pays.

JNSPUF! : Pourriez vous présenter votre musique et votre groupe ?

Justin Small (Guitare, basse, claviers) : Salut moi c’est Justin de Do Make Say Think. On est un groupe canadien de Toronto. On fait de la musique parfois bruyante, souvent incontrôlable, que les gens qualifient souvent de post-rock !

JNSPUF! : L’étiquette de post-rock vous convient-elle ?

Justin : Oui bien sur ! Les gens doivent parler de ce qu’on fait, et s’ils veulent que cela soit du post-rock, ça n’a pas de sens d’essayer de lutter contre, car sinon les gens arrêtent tout simplement de parler de toi ! Si on fait du “post-rock”, soit, ça ne me dérange pas. J’aurais peut être dit quelque chose si on nous avait catalogué flamenco, ou musique classique, mais là post-rock, ça nous convient !

JNSPUF! : C’est vrai que votre univers musical est vraiment très vaste, est-ce une sorte d’obligation pour vous de constamment renouveler votre répertoire d’influences ?

Justin : Je pense qu’on a surtout eu la chance d’être reconnus pour notre diversité. On ne s’est jamais fait enfermé dans un style particulier. Post-rock, c’est une étiquette tellement vaste qu’il nous a toujours été possible de faire de la musique de différente sorte. Si on veut faire du jazz, du rock un peu noisy, ou plus expérimental, c’est toujours possible pour nous. La seule règle que l’on se soit fixée, c’est que la mélodie doit rester primordiale. C’est la règle la plus importante, une chanson doit pouvoir être fredonnée ou chantée, même si elle est enrobée de sons étranges et de constructions plus expérimentales. On trouve souvent que beaucoup de musiques expérimentales aujourd’hui se focalisent essentiellement sur le bruit, ou l’atmosphère inquiétante, ou les bruits bizarres. Il y a peu d’intérêt à faire ça je trouve. C’est beaucoup plus intéressant de travailler autour de l’expérimental et d’en faire des vraies chansons.

JNSPUF! : Vos albums sont de moins en moins intimistes, les orchestrations beaucoup plus impressionnantes d’album en album, que pouvons-nous attendre pour la suite ?

Justin : Ca fait 20 ans qu’on est ensemble, et il nous a fallu tout ce temps pour accepter notre son et faire des constructions plus maximalistes, s’assumer en somme ! Je pense qu’il nous faudra bien au moins 20 ans de plus pour qu’on soit pleinement satisfaits de notre son !

JNSPUF! : Quels albums récents vous ont influencé ?

Justin : Ce groupe fantastique de Montreal qui s’appelle Suuns ! Je les ai rencontré chez un disquaire, ils sont vraiment intéressants et ils font de la très bonne musique ! Leur dernier album est incroyable. J’aime aussi beaucoup le dernier album des Flaming Lips, une oeuvre d’art complètement folle. Sinon, je suis récemment devenu papa, donc j’écoute pas mal de pop joyeuse des années 60, c’est ce qui plait le plus à ma fille !

JNSPUF! : Si vous deviez collaborer avec un artiste pour votre prochain album, qui choisiriez-vous ?

Justin : Mark Hollis de Talk Talk ! Les deux derniers albums de Talk Talk ont eu une très grande influence pour moi et pour notre groupe. En plus, il vient d’un univers très différent du notre, il a une expertise et de vraies connaissances dans l’écriture de chansons pop parfaites, quelque chose que nous n’avons jamais vraiment eu, donc je pense que ça serait la collaboration parfaite ! En plus, il a une très belle voix.

JNSPUF! : Vous reconnaissez vous dans la dimension politique très à gauche de votre label Constellation ? Ou êtes vous plus intéressés par leur éthique musicale ?

Justin : D’abord et avant tout leur éthique musicale. On ne se définit pas comme un groupe politique, on aime beaucoup parler de politique lorsque nous sommes tous ensemble, et travailler pour Constellation, c’est le bon endroit pour ça, mais on essaye de laisser la politique pour les discussions personnelles. Quand on compose, on aime beaucoup plus l’idée d’éthique individuelle, on aimerait faire en sorte que notre musique rendent les gens plus simples, plus cool, plus heureux car plus sûrs d’eux, ce genre de choses. La politque, c’est une très belle discussion et il faut que cela perdure et se développe, mais on ne veut pas écrire de chansons à propos de ça. On sait très bien que Constellation est très politisé et nous admirons ça, mais pour nous Constellation nous a surtout permis d’être complètement libres musicalement, c’est ce qu’on veut.

JNSPUF! : Êtes-vous fiers de la scène musicale actuelle de Toronto ?

Justin : Il y a une super scène musicale à Toronto en ce moment, et surtout une très bonne évolution ! Lorsqu’on a commencé à jouer, c’était vraiment très différent. Je pense qu’on a appartenu à cette époque charnière, et qu’on a fait partie de l’évolution de la scène musicale. Lorsqu’on a commencé à jouer, c’était super difficile pour un groupe qui n’avait pas signé de contrats avec de grosses maisons de disque de jouer quelque part à Toronto. On a énormément poussé pour jouer sans gros contrats. C’était d’autant plus dur que c’est très difficile de vivre à Toronto quand tu es pauvre, et la plupart des musiciens sont pauvres. C’était un vrai travail à fournir de la part de la communauté pour permettre aux musiciens de se faire connaître. A Montreal par exemple, les choses sont bien plus différentes, il y a pas mal de squats d’artistes qui permettent aux musiciens de mieux vivre, alors qu’à Toronto, il faut que tu ailles directement voir les salles de concert et leur dire “Hey, bon apparemment y’a pas d’autres groupes qui jouent ce soir, donc faut que vous nous fassiez jouer, on s’occupe d’amener le public pous nous voir.” Parce que bien sur, il n’y avait jamais personne si tu ne te débrouillait pas pour ramener du monde pour te voir jouer. Et finalement, petit à petit, les patrons de bar, et les responsables de l’industrie musicale ont fini par ouvrir leurs portes et tous les petits groupes s’y sont engouffrés  pour construire une vraie scène musicale dont on peut être fiers !

JNSPUF! : C’est difficile de s’exporter quand on vient de Toronto ?

Justin : Pas vraiment, j’ai même l’impression que la plupart des groupes canadiens ont plus de succès dans d’autres pays qu’au Canada ! Notre pays est bien trop vaste et bien peu peuplé. Si tu veux devenir connu au Canada, il faut que tu te tapes déjà 5 jours de voiture pour faire deux dates, et de toute manière, il n’y a que 5 ou 6 grandes villes qui comptent pour marcher. C’est très difficile pour nous d’être reconnus au Canada, on a des souvenirs affreux de concerts chez nous, où tu conduis pendant plusieurs jours, pour venir jouer devant une salle vide. C’est beaucoup plus tranquille et réconfortant de venir jouer en Europe ou aux Etats-Unis !