Le Graal de These New Puritans

Voilà un album qui ne laissera personne indifférent. Même les plus sceptiques ou hermétiques ne pourront que reconnaître au moins un certain avant-gardisme. Le troisième album de These New Puritans fait partie de ces disques qui apportent quelque chose de nouveau au schmilblick, qui ne se contentent pas de jouer sur de vieilles recettes, qui prennent des risques. Mais ici, en plus, les risques payent et le résultat est grandiose. La musique des anglais a fait un bond en avant de plusieurs années lumières. Si Beat Pyramid ne réussissait pas à convaincre complètement, si Hidden présageait un potentiel immense, Field of Reeds est un géant. Après avoir tatonné pour trouver un son, une identité précise pendant des années et deux albums, These New Puritans tient son graal.

Field of Reeds ne ressemble pas à grand chose de connu. L’ambiance viciée, torturée et la noirceur des morceaux évoquent la démarche de certains titres de Radiohead du début du millénaire, la voix de Elisa Rodrigues – chanteuse de fado portuguaise n’est pas sans rappeler un trip hop lancinant. Mais voilà, ce lyrisme contenu à la limite du classique ou de la musique contemporaine est assez déroutant. On retrouve cet “art rock” que le groupe avait développé sur Hiden mais le côté martial presque violent du deuxième album – brillamment symbolisé par Attack Music, laisse place à des orchestrations complexes.

Field of Reeds développe une certaine rondeur mais une rondeur glaçante. Ce disque est angoissant, il va parfois jusqu’à mettre mal à l’aise. Mais ce qu’on retient surtout ce sont des litanies magnifiques, des lamentations saisissantes, un don du tragique poignant. V (Island Song) est un chef d’oeuvre absolu, mais plus globalement tout le coeur de l’album est magnifique. Après Fragment 2 (le single et la chanson la moins ambitieuse mais aussi la plus accessible), ce sont quatre morceaux hors du temps qui se succèdent. Le titre éponyme placé en conclusion n’est pas moins marquant, délire mystique-tribal grandiose.

Chaque titre prend le temps de raconter une histoire. En omettant l’introduction The Way I Do, on a donc huit fresques totales, avec un début, des évolution un dénouement. Sur la richesse des instrumentaux viennent se poser tour à tour ou s’entremêler la voix tourmentée du leader Jack Barnet, celle quasi-lithurgique d’Elisa Rogrigues, des chorales et même celle d’Adrian Peacock – qui posséderait la voix la plus basse d’Angleterre! Ces voix fragiles, blanches, graves font corps – paroles et timbres, avec les harmonies complexes subtilement et lentement déployées.

Ultra-travaillé, Field of Reeds a mis plus d’un an à être enregistré dans trois studios différents. D’abord la partie instrumentale avec des musiciens classiques puis les batteries. Jack Barnett dans sa traque du moindre détail n’a pas hésité à faire répéter son batteur de frère plusieurs dizaines de fois le même enchaînement. Après les sons de pastèques éclatées ou de sabres dégainés pour Hidden, le cerveau de These New Puritans a cette fois fait entrer un aigle dans le studio pour enregistrer son glatissement (car en effet l’aigle “glatit”). La gravité et l’immensité de cet album rend toute comparaison difficile. La concurrence peine, dur dur d’écouter autre chose après ce raz de marée. Même l’album de Sigur Ros qui boxe dans une catégorie similaire, et qui semble pourtant excellent, est tout petit à côté de ce monstre. Et pourtant, la recette semble tellement simple si on en croit ce que livre Jack Barnett au Guardian : “Je me contente de poser un son après l’autre et de penser à ce qui va venir après”. Ok…