Rock de Papa

Il y a des groupes de jeunes cons, des groupes de vieux schnocks, des groupes de l’été, des groupes increvables… et puis il y a les groupes de papas, qui font du rock de papa pour les papas. Ces groupes ont une clientèle de trentenaires-quarantenaires, qui écoutent plus de musique dans leur salon que dans le métro, qui vont encore à des festivals de temps en temps… mais bon juste une journée, qui aiment bien les “p’tits jeunes” mais qui au final, reviennent toujours vers leurs groupes de papa. Comme c’est la fête des pères, on va parler aujourd’hui des nouveaux albums de deux groupes américains majeurs et qu’on aime à classer dans cette catégorie : Deerhunter et The National. Les premiers prennent un sérieux coup de jeunes alors que les seconds parviennent à se renouveler, comme toujours à à la marge.

Cassius:

Sérieux coup de jeune avec ce disque beau, grandiose, et un peu taré qu’est Monomania. Deerhunter oublie son passé très romantique pour ressortir les guitares du placard et le garage rock sale, qu’on retrouve sur Leather Jacket II, ou sur le très narcissique Monomania (quoi de plus éloquent que de répéter le même mot encore et encore quand on est atteint de monomanie ?). Un rugissement de guitares et de distorsions en guise de final post-rock sur un titre qui rend indéniablement fou. Après tout, on dit bien que la folie c’est de répéter les mêmes choses en espérant un résultat différent.

Ici, adieu comptines pop clair-obscur et matures (Halcyon Digest, ce chef d’oeuvre du spleen), bonjour le Born in USA couillu d’un groupe qui se décide à user de ses guitares (dans les deux sens du terme) et à s’appuyer sur une basse solide (le titre fantastique et flippant Blue Agent). Oui, mais on n’abandonne pas 4 albums de romantisme comme ça, et c’est précisément ce qui fait le charme de cet album : le grand écart constant entre “regardez j’ai des muscles, je balance même des bruits de motos pour finir une chanson” et la puissance des leurs hymnes surf pop du style “j’ai quand même les cheveux longs, et avant de m’assumer, je regardais mes pieds en gratouillant ma guitare” (T.H.MSleepwalking).

Le point commun des deux restent donc une forme de shoegaze tantôt bruyante, tantôt plus légère, qui fait une belle synthèse entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, piochant dans les deux cultures d’ado mal dans leur peau pour écrire un album rayonnant et plein d’énergie. Rock’n’roll. Quasiment aucun titre à jeter sur cet album qui ouvre sur la ballade parfaite (Neon Junkyard). Adulte certes, mais sacrément régressif, Monomania rappelle que Deerhunter a l’étoffe des groupes excellents car imprévisibles.

 

Greenwood:

The National c’est un peu le groupe qui existe depuis toujours par excellence (bon d’accord seulement depuis 1999) et qui sort tous les deux ans un album plein de maturité, de sérieux, d’application. Ils ne feront jamais un mauvais album et c’est une caractéristique forte du rock de papas: la constance.

On connaît leur son par coeur désormais. Cette alliance assez inédite et classieuse de ballades plus ou moins nerveuses, toujours sombres, avec ce trio voix-basse-batterie teinté de new-wave. The National est le groupe romantique par excellence. Matt Berninger qui pleure sa tristesse profonde de sa voix de baryton, seul sur son rocher, porté par guitares, pianos, violons, cuivres… Une élégance bancale: costard noir mais barbe d’une semaine et 2 grammes d’alcool dans le sang. Cette grâce tragique triomphe une fois de plus sur Trouble Will Find Me. Les américains sont de moins en moins rock, malgré quelques soubresauts (Sea of love, Graceless, Humiliation) et travaillent toujours plus leurs structures. Les fins de chansons sont souvent très belles (Heavenfaced), les constructions complexes (This is the Last Time), subtiles et gracieuses (I need my girl). Le précédent album High Violet semblait être une parfaite synthèse de la musique de The National. Avec Trouble Will Find Me, ils viennent encore affiner leur son, à la marge certes mais avec ce soucis du détail qui les caractérisent. Moins lyrique, plus sombre et intimiste sûrement, le sixième album de The National ressortira comme ces prédécesseurs dans les bilans de fin d’année.