Von Pariahs : Hidden Tensions

VonPariahsJNSPUF

Depuis quelques mois je reste immergé dans les livres de Bukowski, tous de véritables manifestes de la vie. Ce n’est sûrement en rien un parangon de sagesse, mais il écrit avec force et fait preuve d’une clairvoyance certaine. Une lucidité déconcertante, dans une virulence sans limite. Puis j’ai découvert à ma grande surprise que cet écrivain avait lui-même une inspiration principale (alors que son art me paraissait tout à fait inédit dans le contexte) : John Fante. Ce dernier alignait les qualités de son jeune pousse tout en présentant une version plus acharnée, plus lisse, presque moins américaine. Tous deux étaient imbuvables – sans mauvais jeu de mots -, mais ensemble ils représentent ce que j’ai pensé en écoutant ce disque. Je l’ai vraiment beaucoup écouté, voulant ramasser chaque note. Les Von Pariahs ont quelque chose de littéraire, de punk car en contre-temps sur leur époque (je crois que réaliser de la musique de qualité à l’heure actuelle, c’est être punk), presque trop lucides pour être compris. Les auteurs invoqués représentent une certaine marginalité masculiniste, nihiliste et totalement américaine, mais ils n’en sont rien en réalité, ils ne sont pas fous mais le monde qui les entoure l’est, lui.

Ils réfléchissaient beaucoup, et de leur intelligence découlait leur malheur, Bukowski et Fante voyaient la civilisation avec froideur et puanteur, constituée d’aspérités bien trop abondantes pour êtres éludées. Mais ils s’adonnaient à la subtilité parfois, dans le choix de leur scotch, pourquoi pas un Cutty Sark.

Je crois que je n’ai jamais titré une critique de disque par le nom de celui-ci, mais il se suffit à lui-même. En rajouter aurait été une erreur, Hidden Tensions. Le gang impose ici un plateau impressionnant et sans concession, faisant oublier la cold wave qui prétend l’inspirer pour en arriver à créer une sorte de punk nouveau. Un punk subtil, un punk Fante finalement. Manu militari, la machine s’exécute et il est impossible de nier, ça coulisse.

Pas des musiciens, des joueurs, une belle partie de poker au fond d’une cave. Une roulette russe canon plein, une rafale bien sentie. Les Von Pariahs changent la donne et on l’espère, manieront d’une main de maître leur tournée. Le disque a ses faiblesses bien évidemment, mais qui a déjà aimé quelqu’un d’absolument parfait, de terriblement lisse ? Personne. L’art n’a pas de valeur car il est bien au dessus de toutes ces bêtises, ne me reprenez jamais à juger qualitativement d’un album, à me permettre de dire si oui ou non le fruit d’un travail colossal est “bien”, “cool” ou même “passable”. Je ne suis personne pour en décider. Ici, il est question de risques, de ne pas se taire et d’oser les choses, des titres sont repensés, rendus plus rudes, certains sont remplis d’eau et deviennent limpides. Une douceur extrême peut arriver, comme une invasion qu’on finit par accepter. Théo Mercier qui signe la sculpture de l’artwork en dit long sur l’extrémisme de leur crédo.

Je m’enthousiasme peut-être beaucoup, mais je ne crois pas à la dictature du “trop”, c’est aussi sans doute vous qui n’aimez pas les choses à leur juste valeur. Dans un 2013 à violence quelque peu amiral de bateau lavoir, j’aurais aimé Frustration (sincèrement), La Femme (éphémère, tendance, lassant), Catholic Spray (étrange), j’ai désormais moi aussi mon nouveau testament. On écrit toujours pour exprimer sa personne, faire sortir des choses de soi, c’est un acte égoïste. Parfois c’est pour s’attirer des faveurs, parfois pour obtenir sa sempiternelle invitation au concert, une imposture colossale quand on remarque ici la beauté du geste.

Voilà longtemps qu’un disque ne m’avait pas transformé en créature méchante et acharnée, celle qui verse une larme tellement la claque est satisfaisante. Tout l’inverse de certains groupes, 19.09 offre le final en feu d’artifices mental, totalement déroutant, comme une colère qu’on ne peut plus dévoiler. Les fantômes ne seront jamais petits, il sera impossible de leur cacher les yeux plus longtemps, impossible de ne pas voir les draps se salir. Comme disait Bukowski de son mentor Fante : “Voilà un homme qui n’a pas peur de l’émotion”. Les Von Pariahs arrivent, demain.