Si si si.

Il y a eu l’impressionnant Funeral, l’abyssal Neon Bible, et le sublime The Suburbs. Quand on fait commerce de l’épique, la tentation de viser toujours plus haut se fait sentir, et l’on pouvait craindre une folie des grandeurs pour le nouvel opus d’Arcade Fire, Reflektor, fortement anticipé, comme à peu près tous les albums du septet canadien. Les titres immédiats d’un côté (Disque 1), les introspections de l’autre (Disque 2), pour un double album, complet, total, cohérent, risqué et ambitieux. Et on pourrait se dire qu’en voulant contenter tout le monde, ils ne contentent finalement personne.  Mais si, en fait. Bon à part Greenwood, qui râle tout le temps.

Arcade-Fire1-tt-width-604-height-604

Peu importe le niveau d’écoute du disque et son degré de lecture, il y aurait bien plus qu’un article à écrire. En surface, on peut louer les dynamiques incroyables de l’album, avec au premier plan Reflektor ou Here Comes the Night Time. Deux titres qui rappellent à ceux qui voudraient nous faire croire que l’épique est un crescendo sans fin, que la beauté est une fois de plus dans les courbes, les surprises et les paliers. Et que dire des viscérales Normal Person, Joan of Arc, It’s Never Over (Oh Orpheus) qui prennent tout simplement aux tripes l’auditeur sidéré que je suis.

Au deuxième degré, on peut rappeler la prouesse d’un groupe vieux de dix ans qui se réinvente quasi totalement et délaisse sa noirceur-marque de fabrique pour… danser. En commençant par un enterrement, il fallait bien que l’évolution du groupe soit inversée par rapport à la “norme”. A ce titre, et à y regarder de près, il serait possible de faire un lien avec le chef d’oeuvre publié par Deerhunter cette année (Monomania), où les quatre gars d’Atlanta semblent enfin faire ce qui leur plaît, et où n’importe qui ne connaissant pas bien (ou mal) le groupe n’y voit que du feu quand à la prouesse artistique accomplie. Y compris pour les déflagrations inattendues de guitares (Normal Person, dont le chant possédé et presque schizophrénique rappelle effectivement le bon Bradford Cox sur Monomania). Et le plus intéressant dans tout cela ? A tendre vers le rock disco en tant que dynamique et pas en tant qu’univers ultra-référencé (l’anecdote attribue cela à l’influence du public haïtien sur l’enregistrement de l’album), les Canadiens n’ont jamais sonné aussi sincères. Et ceci, malgré les influences nombreuses ayant apporté leur pierre à l’édifice somptueux que représente Reflektor.

Au troisième degré (celui que je maîtrise le moins soyons honnête), Arcade Fire prend également de l’ampleur en terme de pop poétique pour aspirer à fédérer sur des thématiques littéraires et artistiques. Non contents d’avoir abordé la mort, la tristesse, et l’ennui, les Canadiens s’attaquent à l’art. Et comme tous les très grands disques, Reflektor est donc autant un chef d’oeuvre qu’une réflexion sur l’idée même de chef d’oeuvre (Awful Sound). Et qu’est-ce qu’un chef d’oeuvre pour Arcade Fire ? C’est ce que toi, petit auditeur veut bien y voir, ta propre réflexion sur la chose en somme.

Si je me permets donc ma propre réflexion (on est un peu là pour ça non ?), le chef d’oeuvre des Canadiens est surtout d’avoir réussi à concilier l’incandescence du premier album, l’épique du deuxième, la résonance poétique, sociale et politique du troisième album, et en prime, le soupçon de nouveauté en la présence de la bonne grosse basse funky qui a sans doute fait taper du pied James Murphy, le maître à danser de l’album.

Et quoi de mieux pour conclure l’album que Supersymmetry qui laisse place à des portes ouvertes infinies en terme d’interprétation ? 12 minutes jouées à l’endroit puis à l’envers, 12 minutes de synthés lustrés, de basses polies, et de sonorités luxuriantes, aqueuses et aériennes. 12 minutes de pop dansante renouvelée et de bruitisme contemplatif, réflexion assumée dans un miroir. Comme si leur musique, pour être belle ou insupportable, chiante ou inspirée, novatrice ou recyclée dépendait surtout du sens qu’on lui donne.

58365_151051361582987_123796117641845_330268_7642439_n