St Vincent : respect rock, inquiétudes baroques

De St. Vincent, on ne connaît finalement pas grand chose. La chanteuse et guitariste Annie Clark a eu beau faire paraître pas moins de 5 albums depuis 2007, il a fallu attendre son dernier album éponyme pour que l’on se penche plus sérieusement sur son cas. Et bien évidemment, on regrette un peu de ne pas avoir suivi le projet depuis le début, tant il semble bouillonnant et curieux.

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Totalement néophyte de l’univers de St Vincent, on est tout d’abord nécessairement désemparé : comment appréhender un univers aussi divers, tant en terme d’arrangements que d’émotions mobilisées ? On se surprend à rêver de pop baroque et de réflexions profondes quoi qu’attristées et voici que surgissent guitares saturées, voix blues et synthés monophoniques en guise de basses ronflantes.

Avouons le : on a parfois du mal à suivre le chemin qui va de l’ouverture Rattlesnake, étrange machine groovy habitée d’une passion pour les textures sonores presque enfantine ou drôlatique du moins (empruntant un riff de guitare que Battles ne renierait pas), aux ballades sérieuses, sensibles et matures qui ferment l’album (Severed Crossed Fingers, I Prefer Your Love). Le chemin n’est pas aisé à retrouver, car Annie Clark s’éclate aussi à varier les rythmes et les registres. Parmi les exemples marquants, on peut noter le beat baggy et cuivré de Digital Witness pour le côté gangsta old school (signalons au passage l’étrangeté du mélange avec une voix tout en nuance et un chorus bien flippant) ou la rythmique quasi-militaire et les synthés expérimentaux de Bring Me Your Loves pour le côté expérimental et bluesy.

Et pour autant, petit à petit des pistes s’ouvrent, des ponts se créent entre les chansons, on retrouve indéniablement une vraie passion pour les textures de guitare et de synthé (compétences de guitariste : +1), clairement mises en avant sur cet album. Il y a ici un vrai plaisir non-coupable à faire fondre les transistors, à désaccorder les guitares, à brutaliser les écouteurs, à gratter la surface des couches sonores pour faire apparaître des surprises, pas automatiquement accordées, mais pas désagréables pour autant.

Au delà de cette passion visible, amusante et distinctive, un élément perturbe encore d’avantage l’histoire : les progressions d’accords, qui feraient presque passer Everything Everything pour un groupe bien scolaire qui récite sa gamme pentatonique. Car sans être arbitraire (voire un peu gratuit disons-le) comme peuvent l’être les Mancuniens, les progressions d’accord suivent (c’est le plus flippant) les humeurs d’Annie Clark. Et si on ne comprend malheureusement qu’à peine les paroles, pourtant unaniment décrites comme ambiguës et relativement barrées, on les ressent aisément à l’écoute de l’album.

Démonstration de ce que ça peut donner d’être dans la tête d’Annie Clark : on compose une chanson intitulée Psychopath, histoire de souligner que ça ne parlera pas d’une personne tout à fait saine d’esprit, puis on répète la même note de synthé pendant toute la chanson en ayant l’air d’espérer un résultat différent. On enrobe le tout d’une ballade romantique pour tromper l’auditeur, on peut également chanter “I’ll kill you” à la façon d’une bande originale de Titanic célébrant l’amour entre deux personnages principaux, ça fait toujours son petit effet schizophrène.

Malgré les reproches en creux, et le désemparement qui peut survenir à certains endroits de l’album, il y a énormément de choses à louer et apprécier sur cet album. La forme épouse très exactement le fond, mais prend pourtant un malin plaisir à tromper l’auditeur en oscillant entre la ballade kitsch et le rock nerveux, au gré des envies et humeurs d’une chanteuse, visiblement ravie de diriger l’auditeur dans les méandres de son cerveau. La pochette est à ce titre relativement éloquente. On hésite un peu à faire confiance à cette chanteuse dont la couleur de cheveux rappelle un vieux professeur de chimie, et on est pas sur de bien saisir la signification mystique des signes qui l’accompagnent, mais il faut le reconnaître : sa posture autant que son univers esthétique inspirent le respect. Filons la métaphore jusqu’au bout : son trône a beau être rose et très probablement en plastique, Annie Clark est quand même reine de quelque chose.

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