Hip Pop

 

“Un rappeur black de Chicago, un songwriter blanc de Detroit et un producteur à lunettes arty” voilà comment Sufjan Stevens qualifie ce projet un peu fou. Auteurs d’un premier EP intéressant mais bordélique en 2012, le trio Ryan Lott (Son Lux), Serengeti et Stevens s’est donc reformé pour un album cette fois. Ils abandonnent leur précédent nom s / s / s et à l’occasion d’une expo de l’artiste américain Jim Hodges – il a vaguement inspiré ce disque – choisissent Sisyphus qui donne aussi son nom au disque: trois “s” et une histoire de cailloux brillants.

 

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En trois semaines “d’orgie créative” selon Stevens, ils ont accouché de cet album étonnant. Ryan Lott – chef d’orchestre beatmaker et Stevens aux mélodies/harmonies se sont mis au service de Serengeti, porte-étendard et voix dominante de ce qu’il faut bien appeler un album de rap – ou plutôt un album de deux petits génies de la pop qui s’essayent au Hip Hop. Si tu t’appelles pas Damon Albarn c’est un pari risqué. Le trio s’en sort à merveille, Sisyphus est bourré de choses passionnantes et innovantes.

Avec trois artistes aux influences bien différentes, les chansons jouent énormément sur les contrastes, avec une sobriété éclatante, un style souvent décharné autour de boites à rythmes ultra-travaillées. Dans la même chanson, on navigue entre une grosse machine Hip Hop, un rap brut ou une comptine Stevens-ienne piano-voix en gardant pourtant une unité parfaite (Calm it Down, Rythm of Devotion). Ces onze titres, plus ou moins longs et complexes proposent chacun quelques chose, en mettant à l’honneur davantage l’un ou l’autre des cerveaux, sans pour autant gommer l’influence des deux autres. Le Hip Hop se met au service de la pop et de l’électro pour donner ici un tube groovy (Lion’s share), là une balade chaloupée que Gorillaz n’aurait pas renié (Flying Ace), une parenthèse typiquement Sufjan Stevens (I won’t be Afraid) ou un titre d’abord agressif et frénétique puis plein de l’influence grandiose de Ryan Lott (Alcohol).

 

 

La structure du disque en lui même est très réfléchie comme l’illustrent à merveille les deux double-titres Take Me/Booty Call et Dishes in the Sink /Hardly Hanging On. Sur Take Me, un Sufjan Stevens complètement second degré (“Love, take me to your room, i wanna be your friend”) se transforme en Justin Timberlake bancale sur un titre vaporeux avant de laisser sa place sur la piste suivante à une version bodybuildée qui change de registre mais pas de thème (“I’m gonna get a condom, put it on my monster, wanna see my light show?”). Sur Dishes in the Sink le groupe célèbre le vide, ne subsiste qu’une voix et un beat de batterie étouffé, alors que sur sa soeur Hardly Hanging On, la voix de Stevens et les nappes de Ryan Lott se déploient de manière inquiétante.


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Nos trois bonhommes célèbrent beaucoup de chose sur Sisyphus. Avant tout, la musique électronique au sens premier, opposée à l’acoustique. Pas une batterie, pas une guitare, des beats synthétiques, propres, simples, une certaine idée de la production très en vogue: cette recherche quasi-systématique, et généralisée à tous les genre, de l’épure la plus totale, du bon beat au bon moment. Pourtant ce n’est jamais un problème pour Sisyphus, la profondeur vient des constructions, de cette volonté d’innovations présente sur chacun des morceaux, de ces jeux d’oppositions et de fusion ou de la voix de Stevens qui surgit sans prévenir. Cette belle machine, maîtrisée de A à Z magnifie les modes de l’époque. On pourra reprocher à Sisyphus une certaine froideur et un manque d’humanité mais ce serait lui faire un mauvais procès. Il parait que ce n’est qu’un side-project, nous, on n’a pas écouté grand chose à ce niveau cette année, ça vaut bien un 9/10 et quelques heures d’écoute.

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