Après la Route

Un festival de rock c’est magique, une fabrique à souvenir, un moment unique ou tout s’arrête le temps d’un solo de harpe, un hymne à l’amitié, aux rencontres fortuites et réjouissantes, au sommeil réparateur, à la bonne bouffe, à la bière fraiche, où l’herbe est verte. Bref le paradis et puis surtout cette année (“comme souvent” diront les mauvaises langues, mais nous ne mangeons pas de ce pain là) à la Route du Rock… La boue.

La boue dans le camping, la boue sur le chemin, la boue dans les chaussures, la boue dans la tente, la boue pendant les concerts, la boue entre les scènes, la boue dans les douches, la boue dans les toilettes, les flaques mêlées de boue, de pisse, de vomi et de bière. La boue qui macère et sèche et sent la… merde, la paille qui éponge la boue qui macère et sèche et sent la merde. Ne pas pouvoir sortir du festival et donc rester debout, dans la boue pendant huit heures. Attendre une heure la navette pour Saint-Malo dans la boue puis passer quarante minutes, debout, dans la boue, dans le bus qui avance en cahotant pendant quarante minutes au rythme des chansons paillardes de tes voisins qui sentent la paille qui éponge la boue du festival, du camping, du chemin et des douches.

Sinon, il y avait aussi la meilleure programmation de l’été, à tel point qu’il en devient même difficile de juger les concerts (“mais c’était plus ou moins bien que Darkside ?” “bah, je sais pas, au moins aussi bien je dirais”). On débrief la déroute :

 

Jeudi 14 août

THE WAR ON DRUGS

Le temps de monter la tente à orages violents -2 min, et c’est à peine à la bourre (on est pas comme ça) qu’on arrive enfin sur le site. Dommage pour Angel Olsen, il paraît que c’était plutôt sympa. An Ocean Between the Waves en ouverture, la bande d’Adam Granduciel qui nous transporte puissance mille en live avait fait très fort pour le début de set. Ils égrènent quelques tubes (Red Eyes, Burning, Baby Missiles), et recréent la magie du disque en live avec quand même quelques points négatifs : des solos pas toujours transcendants (“un peu longuet” dira-t-on), et une énergie pas franchement communicative, voire un côté nonchalant assez énervant par moment. On attendait sans doute beaucoup trop, car ça reste un groupe qui sait jouer avec la magie des effets studio, il ne faudrait pas l’oublier.

REAL ESTATE

Novice d’un côté, fan de l’autre, deux points de départ, un même point d’arrivée. Avec ou sans la connaissance du répertoire du groupe, difficile de résister à cette surfpop mélancolique et très cool, totalement californienne (un comble pour des New-Yorkais !). Les notes de guitares s’égrenant, on constate un côté bien plus lo-fi que leurs versions studio merveilleusement lisses. Ils ont l’air content d’être là, et font remarquer à la foule avec un grand sourire qu’ils ont rarement joué aussi tard dans un festival (et on a envie de dire un peu normal pour une musique aussi rayonnante et cristalline) ! Un problème technique ampute une fin de set qui s’annonçait réjouissante. Ils s’excuseront un bon million de fois alors que la foule s’égosille et hue les programmateurs qui nous refusent une dernière chanson.

THEE OH SEES

Petit mystère pour ce groupe qui déchaîne les foules, et revendique le statut de groupe culte. Avec leur quinzaine d’albums par an, le groupe de John Dwyer n’a pas vraiment su nous convaincre. Visiblement pas en pleine forme, agacé par un public sans doute un peu mou (on aime plutôt bien Thee Oh Sees, mais de là à s’en rouler par terre dans  la boue, il y a quand même un pas), le groupe tente de faire monter le sauvage qui est en nous avec quelques morceaux énervés de début de set qui font leur effet, mais la lassitude a fini par reprendre le dessus. Quand tu regardes autant tes chaussures pleines de boue que les zozos sur scène, c’est pas bon signe.

CARIBOU

Déjà vu mais attendu (surtout après la sortie de Can’t Do Without You, ce single immédiat, à la fois simple et bizarre, dans le pur style de Caribou), Daniel V. Snaith a vite dissipé les potentiels doutes sur sa capacité à assurer live. Dès les premières note de Leave House, on comprend que le Canadien a pris une nouvelle dimension. Le public tout entier semble maintenant connaître le bonhomme et son parfait second album Swim. La recette fonctionne à merveille en concert, des mélodies vaporeuses et délicates tunées à coup de basses profondes mais surtout d’instruments live. On ferme rapidement les yeux, hypnotisés. On les ouvre un instant pour voir Snaith s’écarter de ses copains et esquisser un pas de danse en les regardant finir le fantastique SunsunsunsunsunSuuuun sans lui, pour simplement rappeller qu’il n’est pas le seul qui maîtrise l’univers fou de Caribou, la classe. On retourne le voir dans quelques semaines à Amsterdam.

DARKSIDE

On attendait l’enchaînement des deux concerts épiques de la soirée avec impatience et pas de déception. Nicolas Jaar est l’homme le plus cool de la terre, Dave Harrington théâtralise chaque note de guitare. Un final techno-blues dramatique en forme d’apothéose et d’apocalypse. Oui les deux à la fois. On espère que la collaboration ne va pas s’arrêter pour de bon.

 

Vendredi 15 août

SLOWDIVE

Si toi aussi tu as versé une petite larme devant ce très grand groupe méconnu et un peu oublié,  surtout incroyable pour sa section rythmique capable de tenir des envolées surpuissantes de guitares et des atmosphères éthérées et planantes, bienvenue au club. Au programme, un best of de leurs trois albums qui réjouit un public un peu sous le choc. Au rayon des groupes mythiques des années 80-90, autant The Stone Roses nous avaient un peu ennuyé avec leur tournée de retour il y a deux ans, autant Slowdive tient clairement la baraque et n’a pas pris une ride.

PORTISHEAD

Déjà croisés cet été à Beauregard, le trio cultissime de Bristol nous a plutôt emballé. Bien sûr Beth Gibbons n’est pas une bête de scène, bien sûr l’ambiance est du genre grand messe un peu lugubre mais au moins on ne s’est pas ennuyé. Signalons de plus l’effort de communication avec le public, et la joie visible d’être présents à nouveau pour la Route du Rock, une quinzaine d’années plus tard.

LIARS

Drôle de groupe décidément. On est sûr que personne ne connaissait un quart de la moitié de la discographie de Liars. C’est le groupe de critique musical par excellence, à tel point qu’en les voyant débarquer, on a cru à un concert parodique en mode “ce à quoi ressemble un concert arty aujourd’hui”. Notre grande interrogation de la soirée à trouver une réponse : est-ce un collectif tellement à la pointe que personne ne peut comprendre leur musique ou une bande de rigolos qui tape partout. Verdict : un peu des deux mais après ce concert, on pencherait plutôt pour la seconde option. Déroutant, bluffant, marrant. Totalement fou.

MODERAT

Second final en apothéose pour la Route du Rock. Autant le concert précédent était très peu attendu par le public, autant celui a clairement fait l’unanimité. Visuellement, c’était moins fou que ce qu’on avait pu imaginer (un dispositif de VJing peut être un poil trop petit pour un festival ?), mais musicalement c’était irréprochable. Un chouia de guitare, la voix reconnaissable entre mille d’Apparat, et de la techno minimale et pure pour danser avec mélancolie jusqu’au bout de la nuit. Superbe.

 

Samedi 16 août

TOY

Dernier jour oblige, on traînasse un peu au camping, et on loupe lamentablement Mac Demarco et Baxter Dury (on a une théorie comme quoi on se devait de louper tous les groupes recommandés par Jim, on vous en reparlera si vous avez un peu de temps devant vous).  On arrive tout simplement au début de Toy, groupe de shoegaze et psyché dans la veine un poil usée des Ride, My Bloody Valentine et autre Slowdive (oh bah tiens). Enième groupe rock de second couteau, ou copy cat des Horrors ? En CD, sans doute un peu. En live, c’est autre chose. Planant, bruyant, crade, beau, et sérieux, Toy joue de ce psychédélisme pied au plancher qu’on adore, avec rythmique motorik hypnotique krautrock (ceci n’est pas une blague), et envolées façon baffe dans ta gueule. Un très grand moment, plutôt idéal pour attaquer la soirée.

TEMPLES

Reprenant le flambeau pop 60s laissé par Tame Impala au même endroit et à la même heure l’année d’avant, il était un peu aisé de reprendre la comparaison. Temples est quand même autrement plus régressif et beaucoup moins ambitieux. Peu de prétentions donc, mais un enchaînement de chansons mémorables et proprement menées. Quand on a la chance d’avoir autant de tubes sur un premier album, le live a beau ne pas être incroyable, ça fait toujours son petit effet.

JAMIE XX

Grosse attente du festival (ces finals electro de l’édition 2013, clairement un gros point positif dans la prog), Jamie XX ne nous laissait pas non plus indifférents. Le Londonien a livré un DJ set relativement fidèle à ses grandes passions afrobeat et house minimale, remix des XX en prime (normal) et même un petit Caribou en forme d’hommage (bon les avoir vu en concert deux jours plus tôt a un peu rendu ce moment légèrement fade, mais on chipote). Une grande culture musicale, mais un DJ set qui ne nous a pas totalement convaincu (mais où est donc passé All Under One Roof Raving, son incroyable nouveau titre ?).

TODD TERJE

Dans le genre, c’était parfait. Fou, dansant, retro, disco, l’homme s’efface le plus possible derrière sa musique et ses platines (au point de faire hésiter tout le monde : “c’est pas un ingé son qui vient régler le truc ? ah bah non”). On imaginait le Norvégien fou et extravagant, on l’a vu timide et minimaliste. Et au final, on s’en fout un peu, parce qu’il a balancé ses remix disco imparables dont il a le secret, et les plus grosses machines à danser de son premier album extatique “It’s Album Time“. Bim bam boum, Strandbar, Delorean Dynamite, Oh Joy, et le final tant attendu de ses trois jours Inspector Norse.