#12 – Ce qu’on appelle un bon gros “epic fail”

 

Vous avez entendu parler du dernier album de Eminem ? Non ? Pas étonnant. ShadyXV prouve qu’il n’est pas facile de rester au top quand on fait du hip-hop depuis aussi longtemps. 15 ans ont passé depuis Marshall Bruce Mathers III et son premier single My Name Is. L’industrie musicale américaine de l’époque faussement partagée entre un attrait pour le sexe et une hypocrisie puritaine rêvait de quelqu’un comme Eminem. Il représentait l’antidote à la morosité du marché, l’évidence qui allait produire quelque chose d’inédit dans le petit monde de la pop musique : des émotions nouvelles comme la colère. Une colère légitime.

Jusqu’à ses 27 ans et la gloire, la vie de Mathers n’était pas flamboyante. Bosser dans des fast-foods, ramer pour la pension alimentaire de sa petite fille, prendre toutes les drogues qui passent. Il accumula beaucoup de stress et de colère. Et la colère fut son moteur. La colère de ne pas recevoir ce qu’il méritait, une colère envers ceux qu’ils jugeaient responsables –  son ex et sa mère principalement.

La colère, c’est ce qui a rendu Eminem grandiose. C’est comme ça qu’il a inspiré des millions de gamins du monde entier qui cherchaient aussi à surmonter leur rage. Mathers a trouvé sa catharsis dans la provocation et l’outrage – ses fans également. Aujourd’hui, comme le prouve ShadyXV, il ne reste plus grand chose de qui avait fait la grandeur d’Eminem. La rage qui le guidait s’est transformée en dépression, il a perdu le fil. La première phrase qui frappe vraiment sur l’album, on la trouve sur Guts over Fear:

« Sometimes I feel like all I do is, find new ways to word the same old song »

Shady_Records_-_Shady_XV_(Artwork)C’est un sentiment que même le plus loyal des fans de Eminem éprouve. Mathers parle toujours de la même chose depuis The Eminem Show en 2002, et il le sait. C’était certainement le climax de son cheminement artistique. Depuis, sa musique sonne de plus en plus comme les pop songs qu’il décriait au début de sa carrière. Si le Marshall Mathers de 1999 pouvait se transporter en 2014, il écrirait probablement une auto-critique sévère sur un “vendu au système” qui sonne comme un boys band de “tapettes”. Mais ce Marshall n’existe plus. À la place, un homme riche et seul, ruminant sur son passé. Soyons clair. Techniquement, Eminem est toujours l’un des meilleurs. Il le prouve discrètement de temps en temps. Mais il a perdu le contrôle. Son identité musicale n’est que le pâle reflet de ce qu’elle a été. Les rimes ne provoquent plus. Utiliser d’horribles riffs de guitare en guise de beats et des chorus de vieilles chansons pops n’arrange rien.

Le marché du hip-hop touche un public de 13 à 34 ans.

Si tu n’as pas entendu parler de ce disque, si tu ne l’as pas écouté, c’est pour une bonne raison. Toi qui lis cet article, tu as sûrement la vingtaine (ou la trentaine). Alors que Eminem fait de la musique pour ados. Tu n’es plus dans le champ. Le train est passé.

Alors que des artistes comme Jay-Z ont réussi à diversifier leur audience et à se tourner vers un hip-hop plus adulte, Eminem continue à viser les ados. En tant qu’artiste, il n’a pas réussi la transition créative de Jay-Z.

ShadyXV est un double album : un tiers du premier et l’intégralité du second sont composés de vieilles chansons d’Eminem ou de ses proches. Comme si le message n’était pas encore assez clair, le label « Greatest Hits » du second album en rajoute une couche :

Eminem n’a plus rien à dire en tant qu’artiste.

Par respect, écoutons plutôt un morceau de son passé glorieux.