#3 – Les métamorphoses de l’année – côté réussite : Iceage

Iceage – Baroque et décadence : Le point de départ – Un bon groupe d’adolescents énervés

Iceage, c’était – et c’est toujours – une bande d’adolescents danois qui semblent assez tourmentés à l’idée de vivre au royaume du welfare-state – peut être un peu nazillons sur les bords ou juste jeunes, un peu cons et punks. Leur premier album New Brigade était nerveux, pressé, sombre et diablement efficace. 12 fois 2 minutes de punk survolté, très instinctif. Une batterie, deux guitares, un chanteur à la gâchette facile : ça sentait la sueur, le bruit et la fureur. Enregistré en quelques jours, ce premier LP se consommait cul sec, 25 minutes à écouter d’une traite sous peine de tomber dans le piège de l’analyse stérile titre par titre. Énervé mais aussi ensorcelant et intrigant, New Brigade, le temps d’un album en a convertit plus d’un – enfin au moins un – au punk pur et dur. Deux ans plus tard, You’re Nothing représente une suite logique et repose sur le même modèle. Ils passent de 25 à 29 minutes mais à part ça… Enfin c’est ce qu’on s’était dit. Aujourd’hui, on essaye de l’analyser un peu plus finement. Et à certains égards You’re Nothing annonçait effectivement Plowing into the Field of Love. Toujours aussi souillons et instantanés mais pas que, les Danois dévoilaient quelques pistes. Morals laissait entendre une voix plus apaisée, plus trainante et une rage plus contenue, des structures plus matures, et même des pianos ! Acclamé par la presse, des deux côtés de l’Atlantique aussi bien que dans ces pages, Iceage représentait un groupe qu’on aimait, qu’on vantait mais pas encore un groupe majeur.

Le facteur X – Mystère et boule de gomme 
Leurs voisins ont dû finir par appeler la police.

Le résultat – La claque de l’année
Et puis voilà, Plowing into the Field of Love est passé par là et les Danois ont tout remis à plat. Pas très subtils le temps de deux albums, ils deviennent les rois des oppositions et des entre-deux. Les morceaux de deux minutes nés d’une demi-idée ? À la poubelle. Iceage développe des formats longs, lourds, bancals à souhait. Dès le premier titre On My Fingers plein d’une bravoure avortée, on comprend que le groupe a totalement changé d’état d’esprit. Pianos, violons, saxophones et trompettes font naître un esprit baroque surprenant. Désormais le disgracieux laisse souvent sa place au gracieux ; Plowing into the Field of Love est même parfois beau. Toujours punk, toujours efficace mais tellement plus. Une country viciée et déconcertante pointe même le bout de son nez (The Lord’s Favorite). Les longs crescendos prennent le temps de se déployer, virevoltent, rugissent (Let it Finish). Les tempos changent en permanence à l’image de How Many et Forever : deux ritournelles à bout de souffle mais magistrales dans leurs imperfections. Un morceau rêche et plein de colère (Cimmerian Shade) côtoie une balade sombre (Against the Moon) qui flirte avec les immenses These New Puritans. La maturité, ils l’ont gagné d’un coup. Le punk basique aux oubliettes, Plowing into the Field of Love est un grand album toujours tourmenté mais surtout lyrique et décadent. Pour réussir une telle métamorphose, il faut être sacrément culotté, sacrément brillant et puis aussi toujours jeune et un peu con.