Viet Cong déçoit live

On dit souvent qu’il vaut mieux ne jamais rencontrer ses idoles, ne jamais toucher du doigt ceux qu’on admire au risque d’être déçu et de voir s’évaporer l’image idéalisée qu’on s’en fait. La règle ne devrait pas s’appliquer aux artistes qui se produisent sur scène. Après tout, si on aime un disque, on espère en voir la traduction live. Surtout qu’aujourd’hui la scène est devenue le révélateur impitoyable de la qualité d’un groupe. On découvre de plus en plus les artistes live sans jamais en avoir entendu parler auparavant. On papillonne souvent gratuitement d’un disque à l’autre, dans l’espoir de découvrir LA perle rare au détour d’un téléchargement plus ou moins légal. Le live permet de se faire une opinion rapide et tranchée.

Pourtant, certains groupes devraient s’astreindre à rester en studio, ou dans l’intimité des petites salles. C’est ce qu’on appellera le syndrome Alt-J – groupe magnifique (sur son premier album, hum) mais groupe incapable de transposer la moindre note d’An Awesome Wave sur scène. Fragilité mélodique, délicatesse de la production : autant de murs du son infranchissables pour les Anglais. La scène fait du tort aux groupes atteints du syndrome. On en vient à réévaluer un jugement qu’on croyait définitif, on découvre des failles sur un disque qu’on portait aux nues. On trouve les musiciens tristement normaux, hésitants. On ne les admire plus vraiment. La magie s’est évanouie.

Et puis la semaine dernière on est allé voir Viet Cong. Leur premier album éponyme est une énorme claque. On espérait beaucoup, on se voyait écrire un article dithyrambique rendant hommage autant à leur album qu’à une prestation live dantesque. Sauf que leur concert était juste bien, limite bof. Alors qu’on imaginait des héros sombres, tragiques et inaccessibles, on a découvert quatre très bons musiciens qui dégagent surtout une bonhomie “inquiétante”, à l’image des All Star dépareillées du chanteur. Ils sont sympas. Et quant tu fais du post-punk à coup de marches militaires et de déflagrations sourdes, t’es pas sympa.

Ce décalage entre leur image de marque – ils s’appellent quand même Viet Cong – et leur attitude, c’est peut-être anecdotique et un peu malvenu si on désire se poser en observateur un minimum objectif. C’est pourquoi on mettra également le groupe de Calgary à l’amende sur quelques détails supplémentaires. D’abord, pour leur manque de discernement sur la storyline un peu bancale de la setlist. Commencer par trois titres issues de leur premier EP n’est pas forcément très malin. Unconscious Melody and Oxygen Feed ont beau être de très bonnes chansons folk/rock, personne ne les connait dans la salle. Le son du groupe a tellement changé sur le LP que ces premiers titres sabotent un peu le début de concert. Ils ne parvient pas plus à emballer la salle avec leur fin de set qui se termine par une interminable transition sur Death. Leur volonté louable d’allonger à l’extrême leurs morceaux se désagrège lentement, rendant la performance plus proche de l’art contemporain minimal que de la transe live hypnotique. On regrettera la bourde du guitariste – déjà pas franchement à l’aise sur scène – qui débranche malencontreusement la basse de son pote sur Silhouette et essaye de se rattraper en jouant la ligne au clavier sans grand succès… Et puis le rappel n’est jamais arrivé. Bunker Buster et Pointless Experience sont donc passées à la trappe.

Mais on a aussi entendu de très bonnes choses, des choses excellentes même, à la hauteur de leur premier album qui nous a rappelé le premier album de leurs cousins canadiens de Suuns. Les quatre titres extraits du LP sorti en janvier sont tous exceptionnels. En vrac, on a vibré sur le triptyque March of Progress où le batteur fait un sacré numéro dans une introduction grandiose. La voix du chanteur est impeccable sur chaque morceau – sombre, rocailleuse, possédée. Le guitariste gaffeur semble jouer sa vie sur chaque accord, la sueur au front, la bave à la bouche. On a donc passé un bon moment. Mais with great power comes great responsability et c’est la déception qui subsiste. On espérait un grand live pour ce grand disque. Ça ne nous empêchera pas de considérer Viet Cong comme le meilleur album de ce début d’année 2015. Attention pourtant, on ne vous conseille pas d’aller voir les Canadiens en concert. Vous serez prévenu, le syndrome Alt-J rôde.