Ecouter des mots #1 : Le complexe d’Eden Bellwether

Pas de disque à écouter pour une fois. Un livre splendide à lire paru l’an dernier, et une playlist pour aller avec.

Le complexe d’Eden Bellwether – Benjamin Wood

“La manipulation et ses jeux pervers.” promet la 4e de couverture. Une description plutôt sobre de l’atmosphère trouble du Complexe d’Eden Bellweather.

Premiers jours

“Si un homme commence avec des certitudes, il finira dans le doute, mais s’il veut bien commencer par des doutes, il finira avec des certitudes” F. Bacon.

Dès l’introduction, petit tour de force de Benjamin Wood (dont c’est le premier roman, gros respect) : même en annonçant la fin du livre dès le début, on parvient à être surpris. Au point de relire l’introduction la dernière page terminée.

Le pitch global : Oscar, jeune prolétaire qui torche des vieux dans une maison de retraite (“mais comment fais-tu ?”), est attiré par la virtuosité d’un organiste dans une église et choisit de rentrer pour l’écouter alors qu’il n’a jamais mis un pied dans ce genre d’endroit auparavant. Il fait la connaissance de la soeur de l’organiste virtuose en question, tombe amoureux, et intègre progressivement le cercle d’amis de la fratrie. Il prend progressivement conscience de la personnalité pour le moins complexe d’Eden.

En toile de fond, l’académisme et la richesse en déclin de Cambridge. Dans cet univers évoluent Eden (l’organiste), Iris (la soeur) et tous leurs amis, personnages en quête de reconnaissance et d’échappatoire à un univers surprotégé qui fonctionne en vase clos. Eden, personnage tour-à-tour génial et égocentrique à en crever, s’enflamme sur sa passion du moment : la musicothérapie à travers l’oeuvre de l’organiste Johann Mattheson.

Dans ce trio à l’apparence classique (le frère, la soeur, l’amant), les rapports de classes y sont décrit par touches discrètes mais brillantes. La différence à l’origine de décalages culturels, les relations ambivalentes et ambiguës entre un jeune prolétaire et le luxe et le faste des jeunes héritiers. Certes, c’est un thème loin d’être original, mais pour quiconque a pu expérimenter la vie en Grande-Bretagne, nul doute que les passages concernant l’intégration difficile d’Oscar au sein du groupe d’amis d’Eden & Iris résonneront comme un écho de situations vécues.

Une musique classique mais qui le reflète parfaitement.

Derniers jours

Plus les pages défilent, moins on est capable de dire qui est vraiment Eden. Il y a certes une fascination pour un personnage hors du commun, qui surprend à plusieurs reprises sur sa faculté d’analyse et son intelligence mobilisée pour toujours prévoir les choses avec un coup d’avance. Mais il y a surtout un tournis évident quand on commence à comprendre qu’on ne sait plus bien qui manipule qui, et qu’un flou sur ses compétences réelles est volontairement entretenu.

On se rend également compte que chaque personnage est potentiellement dangereux, par son aveuglement, sa mégalomanie, ou son acceptation malsaine des travaux dangereux qu’Eden souhaite entreprendre. Et juste au moment où l’on semble perdre pied, l’univers et les personnages se font plus intimes, plus proches. Un semblant de rationnalité remet de l’ordre à travers le personnage d’Herbert Crest, pyschologue renommé qui doute de tout, et surtout des méthodes de guérison irrationnelles.

Il vient pourtant un moment où même cette rationnalité retrouvée vacille et où la frontière entre folie et génie se fait des plus ténues. Un duo beaucoup exploité, y compris en musique. L’illustration la plus réussie récemment, c’est sans doute The Ground Walks, with Time in a Box de Modest Mouse, qui accompagne bien les passages d’Eden apprenti sorcier guérisseur musicologue. Bondissant, hyperactif, dérangé et génial.

Jours à venir.

Entremêlé de réflexions passionnantes (et documentées) sur les ressorts psychologiques de la guérison et de l’espoir, les derniers chapitres sont tout simplement bluffants. Du genre à vous travailler des semaines durant, et à vous empêcher physiquement de vous arrêter de lire avant la fin. Le style d’écriture sobre et lumineux, d’une acuité féroce sur les rapports humains et la manière dont chacun interagit illumine les dernières pages. Sobre, élégant, tragique mais pas larmoyant, ça m’a fait penser à Wild Nothing.

Les dernières pages illustrent plus globalement un espoir insensé empreint d’une mélancolie tenace. “Le Fol espoir”, d’après le titre du roman imaginaire écrit par Herbert Crost expérimentant toutes les méthodes irrationnelles de guérison. Et en musique, tout ça, c’est forcément Arcade Fire. Avec un orgue d’église en prime, qui résonne plus que jamais à la lecture des dernières pages du roman.

Une fois le livre fermé, on prend conscience du parallèle superbe entre le livre qu’écrit Herbert Crost et le livre de Benjamin Wood lui-même. Le Fol espoir du lecteur, de croire à la magie de la musique comme moyen de guérison.