Réécrire son histoire

Journalistes, rappeurs, hipsters, nerds, gangsters, étudiants, noirs, blancs. Quand Kendrick Lamar sort un album, tout le monde tend l’oreille. Un tel niveau d’intérêt et d’unanimité critique est rarement atteint par une star du rap. Kendrick n’est pas seulement l’un des rappeurs les plus brillants, il est aussi l’un des plus politiques – à l’image de Tupac Amaru Shakur en son temps. Il apparait même dans les colonnes des quotidiens européens. Sa voix compte, parce qu’il ne reproduit pas les clichés des rappeurs qui vendent bien. Il est courageux et imprévisible. C’est un intellectuel.

To Pimp a Butterfly représente une nouvelle étape dans son émancipation vis à vis des pressions de l’industrie musicale. Kendrick abandonne les vieilles recettes qui font généralement le succès des rappeurs. En cela, il montre comment le système du Hip Hop peut être aussi condescendant et dégradant que n’importe quelle entreprise capitaliste, reproduisant stéréotypes raciaux et minimisant toute pensée critique. Kendrick fait authentiquement son bout chemin et réécrit le rôle de l’artiste Hip Hop. Sur cet album, il utilise sa légitimité pour évoquer le racisme. Les titres comme Hood Politics ou The Blacker the Berry sont autant de baffes dans la gueule de ceux qui avaient proclamés l’Amérique post-raciale:

Came from the bottom of mankind
My hair is nappy, my dick is big, my nose is round and wide
You hate me don’t you?
You hate my people, your plan is to terminate my culture
You’re fuckin’ evil I want you to recognize that I’m a proud monkey
You vandalize my perception but can’t take style from me“

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Ulcéré par l’interminable série de bavures policières impliquant de jeunes hommes noirs non armés, Kendrick s’empare du racisme et transforme les préjugés à l’égard des afro-américains en autant d’outils émancipateurs. Il dénonce ainsi les vieux instincts racistes qui subsistent. La pochette de l’album montre que l’Amérique ne peux pas oublier ce problème et choisir d’ignorer les discrimination anti-Noirs. Au final seuls les mots ont changés. Kendrick révèle et contre-attaque courageusement en remettant au goût du jour un genre un peu oublié: de vraies chansons de contestation sociale.

Le marché du Hip Hop mainstream n’autorise qu’un ou deux artistes politiques à la fois. Kendrick le sait, mais il s’en contrefiche. Son indifférence apparente pour la gloire ou l’argent facile garantit sa liberté. Il s’insurge contre le Hip Hop qui insulte l’intelligence de son public et ne cache plus que sa musique à une vocation évangéliste et libératoire: To Pimp a Butterfly est une oeuvre magistrale et inspirante.

Voilà pourquoi il faut s’en foutre du système, réécrire le rôle qui nous été assigné, être libre, se battre pour la justice, oser s’aimer… Longue vie au Roi Kendrick.