Everything Everything – Toute la musique, deux fois

On va partir sur des bases saines : la chronique suivante parle d’un groupe qui a choisi comme patronyme “Tout”. Deux fois. Parce que “Tout” une fois, c’est quand même un peu léger. Et si on évoque souvent en des termes flatteurs des albums “inventifs” “riches” “bigarrés” “dantesques” et mille autres qualificatifs du même acabit, il faut souligner qu’avec Everything Everything, c’est quand même franchement autre chose, niveau mélange des genres.

Quand après deux albums aussi brillants que biscornus, les Mancuniens reviennent avec un troisième album intitulé Get to Heaven, une lueur fugace titille l’admirateur du groupe que je suis. Pas tant pour toutes leurs chansons (certaines sont franchement inécoutables, soyons honnêtes), mais juste pour l’ensemble de leur oeuvre, systématiquement riche, dense, et bien trop fournie pour un seul groupe avec trois albums. Ma fascination vient également de leur capacité à déchaîner les foules avec des titres construits autour de contrepieds permanents et contraires à la bonne logique du boum-boum en 4/4 (ce fameux “délire du musicologue”).

Get to Heaven ? Un paradis à base de croisements de genre et de lyrisme parfois très largement au delà des frontières du kitsch. Pas de souci, on est toujours chez Everything Everything. Les titres sont donc fous, protéiformes, et gorgés d’idées brillantes, catastrophiques et contradictoires. Le génial Get to Heaven, le chiant No Reptiles, le franchement désagréable Fortune 500, ce nouvel album ne laisse, une fois de plus, pas franchement indifférent. Et comme avec les précédents, la question : “est-ce un bon album ?” est toujours aussi difficile à répondre. Difficile, car il suscite invariablement une grande quantité de sentiments contradictoires. Mais si on considère qu’un mauvais disque est avant tout un disque fade, alors clairement, Get to Heaven n’est pas de ce genre.

A la fois critique et influencé par l’hyperactivité induite de l’ère du numérique, Everything Everything provoque également le même genre d’ambiguïté chez moi, incapable de digérer cette hyperactivité, et en même temps fasciné par l’ensemble musical qui sort d’un seul morceau. Comme si plusieurs onglets d’un navigateur web se mettait à créer la pop du XXIe siècle, brillamment créative mais aussi complètement boulimique.

[N.B. Si ce genre de considération vous intéresse ne serait-ce qu’un petit peu (on ne sait jamais, je te connais mal internaute de l’extrême qui est déjà arrivé jusqu’à ce quatrième paragraphe), il y a des remarques passionnantes à ce sujet dans Retromania de Simon Reynolds.]

Falsetto à tue-tête, rap scandé, envolées lyriques (cassage de verre en perspective), et instrumentaux groovy, tout y passe chez Everything Everything, en parvenant à la fois à garder la filiation avec les albums précédents, et la surprise intacte pour ce qui est des tempos, des rythmes, et de la production générale. Bon, ils refont toujours le coup de la ballade bien chiante en fin de parcours et nous placent quelques titres qui laissent pour le moins circonspects, mais on ne peut pas nier que ça ne ressemble à rien d’autre, et que les fulgurances qui émaillent le disque méritent largement des louanges. Il y a définitivement quelque chose d’incroyablement puissant sur Spring / Sun / Winter / Dread et Blast Doors.

Et on se souvient également des nombreuses écoutes que nécessitaient les albums précédents pour démêler les fils, trier les morceaux qui vont vraiment trop loin des titres à garder. Sur Get to Heaven, quelques écoutes ont suffi pour déceler le potentiel de certains titres. Ce qui laisse penser qu’à force de brasser toutes ces idées, de faire le tour des genres musicaux quatorze fois par album, Everything Everything commence doucement à cadrer les grandes lignes, et construire des vraies grandes mélodies, bizarres s’il en est, mais mémorables. Get to Heaven, disque moins fragmenté, qui ouvre la voie à des futurs albums aussi fous, mais plus digestes et cohérents ? Du moment qu’on a toujours droit à de l’improbable et du surprenant, je dis banco.