Kevin Parker & The Tame Impalas

Currents, le troisème et nouvel album de Tame Impala démontre que le vrai nom de ce groupe devrait être Kevin Parker & The Tame Impalas – des impalas définitivement apprivoisées pour le coup. Si Kevin Parker faisait office de cerveau de la bande, Currents confirme que Parker en est aussi l’homme à tout faire. Ce troisième album, c’est donc les mésaventures sentimentales de Kevin Parker, ses interrogations existentielles, ses hésitations amoureuses, mais aussi ses désirs de changements. Est-ce un problème? Une évolution inévitable? Un mal pour un bien? On en débat.

Cassius: On le sait bien, Kevin Parker, son truc à lui, c’est la production au calme tranquillou (lire à ce sujet notre live report de la Route du Rock,). La performance des Australiens était millimétrée et propre au possible: un bordel complètement maitrisé qui sonnait exactement pareil en live et en studio. Il ne fait nul doute que Kevin Parker est un obsessionnel qui a su insuffler sa patte sonore sur le très beau disque de Melody’s Echo Chamber, entre autres. Cette passion de la production se ressent une fois de plus sur ce nouvel album, incroyablement fin et détaillé dans les sons – malgré les couches d’effets qui transforment synthés, basses et batteries en instruments mutants – mais avec aussi son lot de blagues d’un mec qui a visiblement passé trop de temps dans son studio : “fuck it, je mets ma boucle d’une seconde à tourner pendant que je vais pisser, on va voir ce que ça donne” (ndlr: ça donne cet étrange passage de Let It Happen aux alentours de la 4e minute).

Greenwood: Oui la dessus on est d’accord, la production de Currents est presque trop parfaite. Leur passion pour les synthés transpire toujours autant, c’est comme si le bon instrument était toujours au bon endroit: des vents, des cuivres, une cithare… aussi jouissif que frustrant. Bien plus qu’une pseudo révolution sonore ou un tournant “musique électronique” comme on a pu le lire, à mon avis, ce qu’il faut remarquer surtout sur cet album c’est l’absence totale de guitares et c’est la vraie touch’ de l’album.

Cassius: C’est vrai que le temps des riffs explosifs et de la fusion des Beatles et de Black Sabbath est bien révolue, mais y’avait moyen d’en faire autre chose que des chansons un peu lénifiantes non (Disciples) ? Loin de blâmer Parker qui s’essaye à quelque chose de différent, et s’oriente vers la synthpop et le disco (j’aime beaucoup les basses de cet album, même si, coïncidence, c’est pile le genre de truc totalement à la mode, et qui finit par lasser quand on ne s’appelle pas Neon Indian) je reste convaincu que dans le genre synthpop mélancolique de chambre, Youth Lagoon avait quand même plus de personnalité. Exemple : je ne peux pas m’empêcher de penser à Encore un Matin de Jean-Jacques Goldman, à l’écoute de The Moment, et ça craint un peu quand même.

Greenwood: Point Godwin atteint! Oui, c’est parfois limite 1980ies de mauvais goût, mais les dérapages sont plutôt contrôlés je trouve. Les pulsions rock des autres membres du groupe transpirent dorénavant beaucoup plus au sein du passionnant ersatz Pond. On verra ça live à Rock en Seine, où les deux groupes sont programmés le dimanche. Certes, Currents est parfois plus “dance” que ses prédécesseurs mais avec de très gros guillemets. Il y a cette boucle scratchée sur Let It Happen – à mon sens vraiment irrésistible – qui présageait un changement de son assez radical. Au final, à part la très RAMesque Past Life, c’est quand même du Tame Impala assez classique (avec entre autres The Moment, Eventually, Yes I’m Changing). On est bien loin d’un album rétro-futuriste même si le groupe joue plus sur le côté beat électroniques/vocoder d’un côté et batterie/flûtes de l’autre. Quand on y regarde de plus près, Currents c’est au final une succession de très belles love songs…

Cassius: … et les intentions étaient claires dès “Yes I’m Changing“: le courant de la vie nous emporte tous, impossible de remonter le temps, de changer le cours de l’histoire, et de revenir à un moment où on était encore des étrangers l’un pour l’autre, tout ça. Oui, on a compris Kevin, tu es triste. Mais est-ce une raison pour vouloir nous achever avec cette collection de jolies balades ? Et puis, je ne parle pas bien le Kevin Parker, mais j’ai quand même l’impression que “Yes I’m Changing” ça veut dire “oui oui je sais toujours le faire, pondre des riffs de tueur à la pelle, mais franchement, ça me gave”.

Greenwood: Je suis un peu d’accord. Currents est très très très nostalgico-mélancolique. Les états d’âmes amoureux de Kevin Parker, on en bouffe depuis trois albums mais il fait ça tellement bien que bon, ça passe avec des punchlines bien senties. Il y a beaucoup de ballades certes mais l’album n’est pas chiant pour autant, tout juste un peu longuet à mi-parcours de Yes I’m Changing à Cause I’m A Man. De manière assez étrange, je trouve que Currents  s’écoute d’ailleurs beaucoup mieux d’une traite que titre par titre. Ce troisième album est en fait un peu trop long, pas toujours malin au niveau de la succession des morceaux, mais très souvent brillant.

Cassius: J’avoue que Currents compte tout de même son lot de très beaux moments (New Person Same Old Mistakes, Yes I’m Changing), mais bon, quand mon passage préféré de l’album, c’est le riff incroyable de Let It Happen qui ne survient qu’après 6 minutes de synthpop, je me dis que c’est peut-être quand même pas un album totalement fait pour moi…

Greenwood: Au final, ce qui m’a le plus marqué – comme d’habitude avec Tame Impala – c’est la structure des chansons, le gros point fort du groupe depuis ses débuts. Plutôt que de délayer ses idées, Parker a un talent inné pour assembler plusieurs bons morceaux en un seul titre génial. C’est surtout le cas sur les trois derniers titres qui forment un enchaînement superbe. On le voit dans les titres des morceaux d’ailleurs, New Person, Same Old Mistakes et Love/Paranoïa, ce sont vraiment des chansons en questions-réponses avec des ponts sortis de nulle part, des phrases musicales qui s’entrelacent et se superposent merveilleusement bien. Ces trois titres sont placés en fin d’album, c’est un peu dommage car ils auraient pu donner une toute autre envergure à l’album.