Feu! Chatterton – live au Trianon

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Par une fraîche soirée de mars, rien de tel pour se réchauffer qu’une parenthèse littéraire au Trianon. On entre donc dans une très belle salle. Colonnes et balcons nous observent le temps de détendre nos esprits avec une bière. A peine celle-ci terminée, Palatine occupe la petite scène. Sorte de Local Natives à la française, le timide groupe parisien confronte habilement une instrumentale solide et des harmonies vocales des plus réussies, dignes d’Alt-J. La mise en bouche est parfaite. Porté dans cette atmosphère jazz-rock bienveillante, le public commence à se réchauffer. La contrebasse acoustique appuyée par une voix chancelante (mais juste) du chanteur ouvre notre esprit à cette intimité tant recherchée. Les remerciements du public / faits au public sont de rigueurs. Une première partie qui fait bonne figure, un groupe à suivre donc.

Pas le temps de souffler, Feu! Chatterton chauffe la scène telle une braise que l’on ne peut éteindre. Ils entament leur live avec l’ouverture de leur album (assez parfait on doit le dire) Ophélie, une entrée en matière des plus dynamiques. Les guitaristes virevoltent déjà, le concert s’annonce bien rock. « Nous sommes Feu! Chatterton, incandescent cadavre pour vous servir ! ». Habile référence à l’œuvre inspirant leur nom « The death of Chatterton » d’Henry Wallis. Le tableau représente le cadavre de Chatterton, jeune poète de 17 ans, allongé, mort empoisonné, aux cheveux d’un roux entre flamme et sang, orné d’un pantalon bleu roi. Le contraste visuel de cette œuvre est saisissant, à l’image d’un groupe dandy particulièrement éclectique musicalement.

Le live suit l’album. Fou à lier raisonne entre les balcons du Trianon, le temps pour nos soucis de prendre la poudre d’escampette, et de suivre Arthur (le chanteur) dans ses folles contrées exotiques. Ça y est mon grand, nous sommes avec toi dans ta barque, quelque soit l’état de celle-ci. Ils poursuivent effectivement avec leur très beau Côte Concorde, ode aux navires ou aux naufrages, on ne sait plus trop finalement. Au moment, d’écrire ces quelques lignes, Feu! Chatterton joue au Cargö à Caen, on ne doute pas de toute l’habileté littéraire d’Arthur pour imaginer une petite prose en hommage à son environnement portuaire. Feu! Chatterton, c’est non seulement une musique au service des textes, mais également une poésie moderne digne des plus grands. Quel bonheur de chanter des textes en français auxquels une jeune génération peut s’attacher dans un concert de rock. On pense ici forcement au morceau suivant A l’aube, récit d’un départ pour la lointaine Océanie d’un ami proche, piste qui résonne particulièrement dans nos oreilles et nos esprits.

Le temps pour le groupe d’entamer une deuxième phase de leur concert, et de « faire l’amour au Trianon », aparté annonciatrice du très rock La mort dans la Pinède, la petite mort bien sûr. « 3, 4 et compte princesse » et c’est parti. Le public s’embrase, les danseurs s’éveillent et les groupies s’époumonent pour un instant inoubliable. Simple parenthèse surdynamique, on retombe pourtant dans une poésie rouge des plus noires avec le très beau Les Camélias, l’une des apothéoses littéraires de l’album. Après ces montagnes russes spirituelles et musicales, Arthur nous invite à lever nos têtes pour apercevoir la bête de tôle « éventrer le ciel ». On est absolument épris de leur morceau Porte Z, même si nous ne sommes pas tout à fait sûrs du sens qui lui est véritablement donné. Comme prévu dès la première écoute, la parenthèse instrumentale à la fin du morceau est un feu d’artifice musical et lumineux. A cet instant, nos esprits ne sont plus, envolés dans la bête de tôle avec le groupe. L’enchainement avec Boeing, moins cérébral maistout aussi jouissif, semble donc logique. Arthur demande une nouvelle fois aux spectateurs sur les balcons de se lever, la chaude ambiance n’est absolument pas retombée de son altitude, il suffira de quelques notes pour embraser le Trianon à nouveau. On en sent presque les turbulences lorsque le groupe quitte la scène à la fin du morceau.

Arrive ici la dernière phase de leur prestation. Un premier rappel logique afin de jouer Pont Marie, ce qui nous replonge très vite dans l’atmosphère du début de concert, pour ensuite s’attaquer au tubesque, mais tout de même très attendu la Malinche. On notera un public très averti et très dynamique durant leur spectacle, un alliage de caractère qui se fait assez rare ces temps-ci. On relèvera également un dynamisme hors du commun de la bande pour La Malinche, même après l’avoir surement joué quelques centaines de fois, tous sautent et dansent dès les premières notes. On vous laisse imaginer la puissance du Quand je reste à Paname entre les murs rouge-sang du Trianon. Ce plaisir d’être sur scène s’avère particulièrement communicatif. Quel bonheur de voir des musiciens s’éclater à ce point. Pour terminer ce magnifique live, Feu! Chatterton revient pour un deuxième rappel (une habitude) afin de jouer une reprise, à nouveau très réussie (pas un défaut vous dis-je) de Polyphonic intitulée Je t’ai toujours aimée. Pourtant, le groupe s’apprêtait à faire une faveur au Trianon. Sur une suggestion très peu discrète de quelques groupies du premier rang, et après s’être exprimé sur le manque d’autres morceaux dans leur répertoire pour faire durer le concert, Arthur lance a capella Harlem. Une faveur parisienne qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Un morceau toujours riche de poésie et parfait pour adoucir un public exigeant, mais rassasié ce soir, et ainsi clôturer le live.

On remarquera une très bonne qualité de son du Trianon, un live visuellement très beau, très rock, très dynamique, une communion poétique avec le public. Cela faisait très longtemps que l’on avait pu profiter d’un concert à cette dimension. Un instant brut et intellectuel. Quel bonheur de partager cela toujours aussi bien accompagné, et même mieux encore cette fois- Merci pour tout Feu! Chatterton, merci. « Que jalouser l’éternité des statues, c’est envier la fiante sur leurs épaules, et celle qui jonche leur piédestal ». Alors vivons, vivons l’instant, et la beauté, qu’elle soit musicale, poétique ou tout autre encore.